J’ai grandi dans un environnement polyglote. Une maison de Babel où elle a bouffé des centaines de langues. Né en Roumanie de parents grecs, j’ai reçu directement un afflux bilingue. Lorsque nous avons ensuite déménagé en Grèce, je suis resté chez grand-mère Sofia qui ne pouvait ni lire ni écrire, mais qui parlait comme une rhétoricienne grecque ancienne en dialecte pontique. Quand ma mère a fait ses valises pendant la dictature militaire, je ne savais pas qu’une foule de nouvelles voyelles attendaient au coin de la rue. Je ne savais pas que ce voyage allait changer ma vie et me donner une nouvelle langue qui deviendrait la clé du succès.
La graine de réussite a poussé dans la banlieue défavorisée mais riche en langues où j’ai grandi, à Rinkeby, tout près de Stockholm. Dans mon école, 115 langues et dialectes différents se croisaient chaque jour. Du tigrinya chantant à la rudesse de certains idiomes, ce fourmillement linguistique a aiguisé ma curiosité. C’est là que j’ai plongé dans l’anglais, le français, l’espagnol, le latin, et bien sûr, mon grec natal, le roumain qui restait mon joker, et le suédois, devenu la langue du foyer.
Le suédois, une langue façonnée par la nature
Cinq ans à peine, et déjà mes sandales affrontaient la neige suédoise. Quand la première institutrice suédoise est apparue, légère et douce, elle s’est lancée dans la mission improbable : enseigner le suédois à une ribambelle d’enfants grecs récemment débarqués. Elle a su présenter cette langue comme une brise légère, une invitation à respirer autrement.
Le suédois s’imprègne de la nature. Les proverbes locaux y puisent leur force : ici, un « hibou dans la tourbière » peut devenir un « costaud de la forêt ». Les jugements sur les apparences fondent au soleil du pragmatisme local : « le soleil revient toujours après la pluie ». Même quand l’hiver ne finit plus. L’herbe semble plus verte ailleurs, mais les Suédois ne cessent de rappeler qu’il faut apprendre à « creuser là où l’on se trouve ».
Les proverbes révèlent l’âme d’une langue. Pendant des mois, j’ai collectionné des expressions, griffonné des mots nouveaux sur des bouts de papier cachés dans ma poche. Pourtant, le secret du suédois n’est ni dans le vocabulaire, ni dans les dictionnaires : il se dévoile dans la pratique quotidienne, à force de maladresses et de tentatives répétées.
Prenez le temps de parler
Le premier jour à l’école suédoise, on m’a placé devant la classe. Je ne pigeais que des fragments dans les paroles de Mlle Margaretha. Tout, ici, allait plus doucement : la voix posée, l’allure tranquille. Pas question d’exiger que les autres s’adaptent à nos habitudes ; il fallait ralentir, savourer chaque syllabe, laisser les consonnes rouler sans s’impatienter. Après plus de trente ans, mon accent glisse parfois hors des rails suédois, surtout quand l’émotion surgit. Pourtant, la prononciation, quasi susurrée, impose une discipline inédite : retenir, modérer, faire de chaque son une exhalation douce.
Le volume baisse aussi. Même face à la colère, la dispute sonne feutrée. Jamais de mots qui claquent, jamais de spectacle sonore. Ce fameux « lagom », cette recherche permanente de l’équilibre, imprègne la langue jusque dans le choix des termes. Toujours ce juste milieu, cette absence d’excès.
Confusions phonétiques
Le grec, c’est le festival des exceptions et des embûches orthographiques, tout l’inverse du suédois et de sa grammaire limpide. On respire avec le suédois, on s’y retrouve vite. Mais l’épreuve, c’est la prononciation.
Le suédois a l’air facile à écrire,presque phonétique, à première vue. Mais que l’on s’aventure sur le terrain des « sche » et des grimaces orales, et les difficultés éclatent. Mon père, même après trois décennies sur place, ne disait jamais « sept » sans déclencher des rires. Après 13 ans, la langue se fige, les muscles de la bouche offrent une résistance farouche à de nouveaux sons. Même la lettre H réclame un effort particulier, presque comme une gymnastique faciale. Quant aux voyelles, elles forment un archipel exigeant, impossible à conquérir d’un bloc.
Le souffle scandinave rythme chaque phrase. Plus on va vers le nord, plus les inspirations bruyantes se multiplient : ailleurs, signe de stupeur ; ici, un simple « oui » discrètement murmuré en inspirant.
Les conversations téléphoniques suivent un rituel précis : la voix baisse, la pause s’installe, puis la formule qui marque l’accord. L’adieu s’envole sans éclat. Mes collègues suédois, entendant parler grec au combiné, pensent à une dispute. Mais non, jamais d’agressivité : simplement, une autre cadence, un tempo, une énergie différente.
Parler suédois, c’est presque se transformer. Je parle plus lentement, m’attarde sur les silences, enveloppe mes émotions d’une retenue nouvelle. Comme si j’enfilais une protection contre le froid extérieur. Les sentiments, eux aussi, prennent des allures nordiques, feutrées.
Trucs et astuces
Pour progresser vraiment en suédois, rien de mieux que d’intégrer la langue à son quotidien. Même à distance de la Suède, les ressources ne manquent pas. Pour s’approprier le suédois, plusieurs pistes concrètes s’offrent à tous :
- Lire la presse ou des blogs suédois pour s’imprégner du ton et de l’actualité locale.
- Aller sur Twitter pour communiquer avec des natifs, ou piocher dans la presse gratuite qui propose des articles courts adaptés aux débutants.
- Écouter la radio, regarder la télévision, s’attaquer à des livres ou à des livres audio pour enrichir vocabulaire et oreille.
- Pour les familles, les émissions pour enfants sur les chaînes dédiées sont inégalées. Même ma grand-mère, privée de lecture et d’écriture, a fini par saisir l’essentiel en suivant ces programmes conçus pour les jeunes.
Mais surtout, engagez des conversations. Écrire peut sembler plus accessible, mais c’est en parlant qu’on fait exister la langue. Chercher des interlocuteurs suédois autour de soi ou oser renouer le contact avec des inconnus, voilà le vrai défi.
Syllabe après syllabe, le suédois a pris racine chez moi. Aujourd’hui, c’est l’outil qui me permet d’écrire, d’imaginer des scénarios, de concevoir des livres pour la scène et l’écran. J’anime des émissions à la radio comme à la télévision, j’alimente mon blog, j’interviens lors de conférences sur la langue et la rhétorique. Rien n’est verrouillé : apprivoiser le suédois, c’est possible pour tous ceux qui osent franchir le seuil.
Parfois, une langue ne se contente pas de relier deux mondes : elle trace la voie à suivre. Et la route suédoise, pour celui qui l’emprunte, promet bien plus qu’un simple détour lexical.
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