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Ce qui rend les rizières si caractéristiques en foulée

C’est vert, éclatant et presque hypnotique. De fines tiges de riz d’un vert vif s’élancent, déjà croisées avec les arcs dorés des grains mûrs. À Bali, le riz ne se résume pas à un ingrédient du quotidien : il incarne la base même de la vie. Lors de notre balade à travers les rizières et les canaux d’irrigation de Jatiluwih, on découvre bien plus qu’un décor : c’est tout un héritage culturel, reconnu patrimoine mondial, qui prend corps sous nos yeux.

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Les temps de récolte

L’animation ne s’arrête jamais dans les rizières balinaises. Tandis que des mains récoltent le riz mûr dans un champ, à quelques centaines de mètres à peine, la terre est déjà en train d’être retournée pour préparer la nouvelle plantation. C’est l’hiver à Bali, la saison du riz bat son plein. Mais avant d’en arriver là, tout commence bien plus tôt. Comment ce riz finit-il par recouvrir les champs de ses reflets dorés ?

Le village de Jatiluwih, posé à 8 kilomètres au nord de Denpasar, se niche dans les hauteurs au pied du volcan éteint Batukaru. À 1 000 mètres d’altitude, le climat y est favorable à la riziculture. On s’imagine parfois un air pur, mais ce jour-là, la fumée épaisse des feux de brûlis flotte au-dessus des terrasses. Les résidus des anciennes plantations sont consumés pour enrichir le sol, amorçant ainsi un nouveau cycle. C’est aussi le moment idéal pour parcourir les allées en terrasse.

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À Jatiluwih, plusieurs sentiers balisés traversent les rizières, serpentant entre buffles d’eau et rigoles qui irriguent les champs. L’accès est payant, mais l’expérience vaut largement la dépense. Ces chemins, bien tracés, permettent de se frayer un passage sans finir couvert de boue et, lors de notre visite, nous étions presque seuls. Les rares rencontres ? Des riziculteurs, toujours prêts à échanger un sourire ou quelques mots.

Le riz, la vie et la famille

À Bali, chaque foyer possède sa parcelle de rizière, travaillée collectivement. Sur une île où le riz accompagne tous les repas, la demande est immense : jusqu’à 500 grammes par personne, chaque jour. Ici, loin de la production industrielle, on prend la mesure de l’effort derrière chaque grain. C’est un travail de patience et de minutie, mené famille après famille.

Près d’un cinquième du territoire balinais est recouvert de ces rizières, formant un patchwork de verts et de plans d’eau. Et le riz ne se limite pas au classique grain blanc. On cultive aussi du riz noir, du riz rouge, le padi Bali traditionnel et même du riz gluant. Le riz blanc se récolte jusqu’à trois fois par an, tandis que les variétés anciennes, plus rares, prennent jusqu’à sept mois et coûtent donc davantage. Notre guide évoque avec fierté le « riz de Bali », cultivé depuis des millénaires : croissance lente, saveur prononcée, et encore très apprécié… même si, depuis les années 1970, la montée démographique a poussé à l’adoption de variétés à cycle rapide, plus rentables, reléguant les souches traditionnelles au second plan.

Au départ, le riz germe dans une parcelle gorgée d’eau. Les paysans sèment dru, pour forcer la germination. En deux semaines, la pousse atteint près de 10 centimètres, formant une pelouse dense. Il faut alors repiquer : chaque plant gagne de l’espace pour se développer.

À ce stade, on se demande parfois si l’eau est vraiment indispensable. La vérité, c’est que le riz a besoin d’humidité, pas forcément d’être immergé. Mais l’eau, ici, a un double rôle. Elle régule la température et limite naturellement la prolifération des mauvaises herbes. À Bali, le climat est doux, mais l’eau protège les jeunes pousses lors des journées brûlantes. Et surtout, peu d’adventices supportent un tel bain. Pour le cultivateur, c’est tout bénéfice. Pour l’environnement, c’est une autre histoire…

Les nouveaux buffles d’eau

La plante de riz, à l’état sauvage, pousse à toute allure. Elle peut dépasser un mètre de haut, ce qui impose de replanter pour optimiser la croissance. Jadis, les champs étaient préparés avec la force des buffles d’eau : labourer une parcelle pouvait prendre la journée entière. Aujourd’hui, des machines surnommées « buffles d’eau japonais » ont pris le relais. En trente minutes, elles retournent la terre, là où il fallait autrefois des heures.

Le repiquage reste pourtant manuel. On dépose les jeunes plants à intervalles réguliers, tous les dix centimètres environ. Les cultivateurs avancent méthodiquement, parfois penchés dans l’eau jusqu’aux genoux. Rang après rang, le champ se couvre. Le geste est précis, le rythme immuable.

Quand le riz est encore vert, il n’est pas prêt pour la récolte. Les grains immatures s’effritent au toucher. Mais à mesure qu’ils jaunissent et grossissent, le plant ploie sous le poids, transformant la rizière en une mer dorée. À ce moment, on laisse s’écouler l’eau, la terre sèche, l’heure de la récolte approche.

Sur les petites parcelles, la récolte se fait encore à la main, au couteau recourbé. On serre les tiges, on tranche, puis on recommence, inlassablement. À Jatiluwih, il n’est pas rare de croiser des femmes, chapeau large vissé sur la tête, qui passent des heures sous le soleil à couper le riz.

Il est temps de battre le riz

Une fois les tiges coupées, il faut séparer les grains. La batteuse mécanique a remplacé bien des gestes, secouant les tiges à une vitesse impressionnante. Mais il arrive encore d’apercevoir, à l’ombre d’un arbre, des femmes qui battent le riz à la main. À Jatiluwih, certaines portent d’ailleurs la récolte sur la tête, dans de grands sacs, pour l’apporter chez celui ou celle qui possède la machine. Un kilo de riz battu en une minute, contre plusieurs heures à la main : la différence est flagrante.

Mais le grain n’est pas encore prêt à finir dans l’assiette. Il lui reste sa coque, qu’il faudra ôter. À Jatiluwih, personne ne semblait s’atteler à cette tâche lors de notre passage. Peut-être conserve-t-on le riz ainsi, dans sa gangue, jusqu’à la cuisson…

Marcher dans ces champs, c’est mesurer le chemin parcouru du semis à l’assiette. Désormais, difficile de ne pas finir son bol de riz, tant chaque grain a coûté d’efforts.

Système d’irrigation Subak

Mais pourquoi Bali offre-t-elle un tel spectacle de rizières en terrasse, si différent du reste de l’Asie ? Le secret s’appelle Subak. Ce système d’irrigation, vieux de plus de mille ans, marie l’ingéniosité paysanne, le respect de la nature et la spiritualité locale.

Des centaines de subaks quadrillent l’île, gérés collectivement. Les agriculteurs canalisent l’eau des montagnes, veillant à ce que chaque parcelle reçoive sa part. Chaque rizière possède son petit temple, tandis que le réseau subak, avec ses prêtres, forme la trame des temples de l’eau balinais. Jatiluwih, berceau historique du subak, en est l’exemple le plus emblématique.

Nous avons arpenté ces terrasses plus d’une heure, sans jamais croiser foule. Partout, des sourires accueillants. Venir pendant la récolte réserve son lot de surprises : la boue colle aux chaussures, mais la convivialité règne. Ici, même le travail semble empreint de fête.

Comment trouver Jatiluwih ?

Jatiluwih se situe au nord-ouest d’Ubud, au cœur de Bali. Comptez 8 kilomètres depuis Denpasar, Kuta ou Sanur, mais prévoyez bien plus d’une heure de route. Pour notre part, nous avons fait appel à un chauffeur pour la journée, un choix pratique pour qui ne souhaite pas prendre le volant, tout en évitant les grands circuits organisés.

Vous voulez en savoir plus sur Bali ou ses magnifiques rizières ?

Voici quelques ressources pour approfondir votre découverte :

  • Sur ma page Bali, je partage une foule de conseils, d’adresses et de points de vue sur l’île.
  • Ma collègue Daniela, sur Discovering the Planet, propose de superbes images de deux autres régions à rizières en terrasse à Bali : Tegalalang et Sebali.
  • La page de l’UNESCO détaille l’histoire de Jatiluwih et du système Subak.

Comment l’environnement est-il affecté par le riz qui pousse dans l’eau ?

La riziculture inondée libère d’importantes quantités de méthane, un gaz à effet de serre puissant, lorsque les résidus végétaux se décomposent dans l’eau pauvre en oxygène. Un kilo de riz sec (transport compris) génère environ deux kilos de gaz à effet de serre, soit vingt fois plus qu’un kilo de pommes de terre.

Pour approfondir l’impact environnemental de notre alimentation, la page de la ville de Stockholm propose une analyse détaillée.

À Jatiluwih, chaque grain de riz porte l’empreinte d’un savoir-faire millénaire et d’une terre façonnée avec soin. Le spectacle des rizières, changeant au rythme des saisons, reste gravé longtemps après le passage : image d’une harmonie fragile entre l’homme, la nature et le temps.