Un consul suédois traquant le café au pays du thé : voilà le genre d’anomalie qui dit tout sur l’histoire tourmentée du Sri Lanka et de ses plantations. Thomas, infatigable et déterminé, accompagne Jens, de la maison Bergstrand Sackeus, à la recherche des dernières traces d’un passé caféiné sur cette île que l’on croit entièrement vouée au thé. Mais la réalité est plus complexe, et chaque parcelle raconte une histoire de renversement.
Le Sri Lanka, autrefois appelé Ceylan, n’a pas toujours été synonyme de thé. L’île, posée au sud-est de l’Inde, a longtemps fait la fortune des colons néerlandais grâce à la cannelle. Lorsque le marché s’effondre dans les années 1830, la population se tourne alors vers un autre espoir : le café. C’est George Bird qui repère le potentiel du caféier, déjà planté en nombre sous l’ombre des arbres. L’information circule, et Ceylan devient rapidement la nouvelle frontière pour les investisseurs du monde entier. Des hectares entiers de forêt tropicale disparaissent au profit des caféiers, et la fièvre du café s’installe.
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Jusqu’en 1869, l’industrie du café grimpe sans relâche. Mais cette ascension fulgurante trouve brutalement son terme : un champignon, Hemileia vastatrix, sème la désolation. Surnommée la « maladie des feuilles de café » ou « brûlure du café », cette infection foudroie les plantations. Malgré les efforts pour limiter la propagation, seuls 400 caféiculteurs sur 1700 parviennent à continuer l’activité. Les autres voient leur gagne-pain s’effondrer. On tente de sauver ce qui peut l’être : cacao, cultures alternatives, rien n’y fait. Le café s’efface, la page se tourne.
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Hemileia vastatrix, le pire ennemi du caféier !
Bien avant que le café ne disparaisse, le thé avait déjà fait une timide apparition. Dès 1824, un théier prend racine dans le jardin botanique royal de Peradeniya, sans ambition commerciale. Mais c’est en 1867 que tout bascule : James Taylor, pionnier écossais, plante ses premiers théiers sur une petite parcelle de 19 acres près de Kandy. En cinq ans, une usine de transformation voit le jour à Loolecondera, et en 1873, un lot de thé sri-lankais de 10 kg s’envole vers Londres. La voie des exportations est ouverte, et le destin de l’île bascule du café au thé.
Le nom de Ceylan s’impose encore aujourd’hui comme référence mondiale du thé noir, le fameux « ceylonte ». La géographie accidentée de l’île permet de cultiver le thé à différentes altitudes, et cette diversité donne naissance à une pluralité d’arômes. On distingue le thé de haute, moyenne et basse altitude, chaque catégorie offrant sa signature gustative bien à elle. Mais la classification ne s’arrête pas là : la provenance compte tout autant. Les six grandes régions du thé sri-lankais, Ratnapura, Galle, Kandy, Dimbula, Uva et Nuwara Eliya, affichent chacune une identité propre, sculptée par le climat et la topographie.
Le climat du Sri Lanka n’accorde aucun répit aux théiers. Ici, pas d’hiver ni de repos végétatif : la cueillette se fait sans interruption, tout au long de l’année. Cette particularité offre une fraîcheur constante et une production régulière, là où d’autres terroirs doivent composer avec les saisons.
En filigrane, l’histoire du thé srilankais porte la marque de ses bouleversements. D’une île de café à un empire du thé, le Sri Lanka n’a jamais cessé de s’adapter, de réinventer son agriculture pour survivre et rayonner. Aujourd’hui encore, chaque tasse de ceylonte raconte ce chemin fait d’audace, de résistance et de transformation. Qui aurait parié que le fléau d’un champignon dessinerait un jour la carte des arômes les plus recherchés au monde ?
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