Mettre un prénom, c’est loin d’être une simple formalité administrative. Derrière chaque syllabe, chaque lettre, il y a un choix qui pèse lourd, sur l’animal de la maison comme sur le nouveau-né. Le nom, c’est un marqueur social, un héritage culturel, un signal lancé vers l’avenir.
En 2011, Emilia Aldrin, enseignante-chercheuse en langues suédoises au Halmstad College, s’est penchée sur la réflexion de 600 jeunes parents autour du prénom à donner à leur enfant. Le constat : loin d’un acte anodin, choisir un prénom relève du casse-tête.
« Donner un prénom, c’est jongler avec une multitude de critères. Commun ou rare, local ou international, ancien ou dans l’air du temps… Il faut que le prénom évoque le positif, sans risquer le surnom moqueur à la cour de récré », analyse-t-elle.
Dans ses travaux, Emilia Aldrin s’est intéressée au profil des mères, notamment leur âge et leur niveau d’études. Résultat : les moins de 30 ans, peu ou pas diplômées du supérieur, font preuve d’audace et de créativité dans leurs choix, alors que les mamans plus âgées et diplômées se montrent nettement plus conservatrices.
Chez certains parents, la priorité est claire : offrir à l’enfant un prénom qui « passe » à l’international, anticipant déjà l’ouverture de portes à l’étranger. Les ambitions parentales guident la décision, la recherche le confirme.
« Ces mères privilégient souvent des prénoms classiques, voire anciens, parfois déjà présents dans leur entourage. Mais on observe aussi une montée de l’intérêt pour des prénoms avec une portée internationale, surtout chez les plus diplômées. Chez les autres, ce critère ne compte presque pas. »
Le choix du prénom, c’est aussi un miroir de la position sociale, de l’image projetée et des espoirs placés dans l’enfant.
« Certains souhaitent avant tout que le prénom permette à leur enfant de s’affirmer à l’étranger, d’autres visent l’originalité, imaginant peut-être un futur artiste ou écrivain. À travers ce choix, on lit des valeurs familiales : attachement aux racines, désir de distinction ou d’intégration. »
Prophétie auto-réalisatrice
Le prénom, c’est bien plus qu’une étiquette. Pour Emilia Aldrin, c’est déjà un scénario en germe : les attentes parentales, inscrites dans le prénom, peuvent dessiner le destin de l’enfant. Son identité se façonne dès la maternité, car l’entourage interprète, juge et projette à partir de ce simple mot.
« Il n’existe pas de lien mécanique entre prénom et profession, mais impossible de nier que le prénom influence la manière dont on est perçu », souligne Emilia Aldrin.
La majorité des adultes semblent d’ailleurs satisfaits de leur prénom et de ce qu’il véhicule. Selon un sondage mené par Emilia Aldrin auprès de 181 adultes en 2013-2014, beaucoup considèrent leur prénom comme une composante majeure de leur identité.
« Ceux qui portaient un prénom rare soulignaient particulièrement son importance. Peut-être parce que l’originalité pousse à s’interroger sur soi, à se distinguer, là où les prénoms courants se fondent dans la masse. »
En Suède, en 2017, Alice et William dominent les statistiques des naissances. Pourtant, avoir un prénom atypique peut offrir un atout, rappellent les chercheurs : un détail à méditer pour les parents stratèges.
Le prénom n’influence pas seulement l’image ; il pourrait aussi peser sur la trajectoire professionnelle. En 2013, des chercheurs britanniques et français ont mis en lumière le lien entre nom et statut social en Allemagne : ceux qui s’appellent Kaiser (« empereur ») ou König (« roi ») occupent plus souvent des postes à responsabilité que les Koch (« cuisinier ») ou Bauer (« paysan »).
Ce phénomène s’explique par ce que les psychologues nomment le raisonnement associatif : on associe spontanément certains noms à des qualités ou à des statuts, ce qui influence inconsciemment les décisions.
Un atout pour une carrière sans étiquette de genre
Des recherches américaines, publiées en 2011, révèlent que les personnes dotées de prénoms faciles à prononcer grimpent plus vite sur l’échelle sociale que celles dont les noms accrochent. Autre observation : les sociétés aux noms simples performent mieux en bourse.
Si l’égalité progresse en Suède, Linnea Gustafsson, enseignante-chercheuse en langues nordiques à Halmstad, remarque que les femmes avec des prénoms neutres réussissent mieux à s’imposer dans des milieux masculins que celles aux prénoms typiquement féminins.
« Un prénom neutre ou ambigu peut ouvrir des portes. Même si la Suède en compte peu, les recherches menées aux États-Unis montrent que les femmes perçues comme des hommes décrochent plus facilement des postes dans certains secteurs », précise-t-elle.
Cette idée est confirmée par une étude américaine : les femmes prénommées Leslie, Jan ou Cameron y ont plus souvent fait carrière dans le droit.
Des prénoms venus d’ailleurs : lente percée
Linnea Gustafsson a aussi étudié l’arrivée de nouveaux prénoms en Suède au XIXe siècle. L’explosion démographique a poussé les familles à diversifier leur répertoire : on a puisé dans la littérature, les chansons, l’almanach ou même des cultures étrangères.
« Au XVIIIe siècle, tout le monde portait les mêmes prénoms, des Anders et des Catherine à la pelle. Puis, en grossissant, la société a cherché l’inspiration dans les livres et les poèmes. Ossian et Selma, par exemple, sont devenus populaires grâce à la poésie épique ‘Chansons d’Ossian’ des années 1760. »
On s’est aussi laissé tenter par des prénoms moins conventionnels, comme Primus, Titus, Hilarius, Hygenus ou Cletus. Peu à peu, les influences étrangères se sont glissées dans les registres suédois.
Au XIXe siècle, ce sont d’abord les classes aisées qui ont adopté ces nouveautés. Aujourd’hui, d’après les travaux d’Emilia Aldrin, la tendance s’est inversée : l’innovation vient souvent d’ailleurs.
Linnea Gustafsson voudrait désormais explorer le choix des prénoms chez les enfants d’immigrés de deuxième génération, pour voir si certains noms finissent par se diffuser dans la population suédoise au sens large. Difficile de prédire l’évolution, selon elle, car plusieurs scénarios restent possibles.
« Certains prénoms, notamment féminins, d’origine arabe sont plus facilement acceptés car ils ressemblent à la structure des prénoms suédois. On reste plus prudent avec les prénoms masculins. »
Alice et William en tête chez les nouveau-nés suédois
Alice conserve son statut de prénom féminin le plus attribué pour la septième année consécutive. William, lui, retrouve la première place chez les garçons après un bref passage au troisième rang. Maryam et Matteo enregistrent la plus forte progression en 2017, d’après les statistiques de l’agence suédoise SCB. Du côté des filles, sept nouveaux prénoms font leur entrée dans le top 100 : Maryam, Hedvig, Mira, Zoey, Idun, Melina et Noomi. Chez les garçons, Levi, Vide et Neo intègrent le classement. Voici les dix prénoms les plus donnés en 2017 :
- Alice (888) et William (941)
- Alicia (675) et Oscar (896)
- Olivia (634) et Liam (823)
- Ella (607) et Lucas (793)
- Ebba (594) et Oliver (765)
- Lilly (577) et Alexander (701)
- Astrid (572) et Elias (681)
- Saga (569) et Hugo (670)
- Freja (568) et Noé (654)
- Wilma (556) et Adam (613)
Texte : Izabella Rosengren pour research.se
Pour alimenter votre curiosité sur le sujet :
Pour ceux qui veulent aller plus loin, voici quelques études et thèses de référence sur la question des prénoms :
- Thèse d’Emilia Aldrin : Sélection de noms comme acte social
- Étude sur les noms allemands : Il est payant d’être Herr Kaiser. Les Allemands avec un nom de famille à consonance noble travaillent plus souvent comme gestionnaires que comme employés
- Étude sur le nom et la carrière : de l’avocat au juge. Avancement, sexe et nom
- Étude sur les noms de prononciation faciles et difficiles à prononcer : L’effet de prononciation du nom : pourquoi les gens aiment plus M. Smith que M. Colquhoun
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